Les tourbières de Saint-Bruno

Les tourbières de Saint-Bruno

Raviver des écosystèmes essentiels

Les tourbières et ses déclinaisons marécageuses ont parfois mauvaise presse… Lieux humides difficilement exploitables, parce que pas suffisamment drainés ou pas assez gorgés d’eaux vives, ces milieux naturels font souvent obstacle à nos modes de vie (agriculture, étalement urbain, activités de plein air, etc.). Ajoutez à cela des lieux communs culturels ou langagiers (par exemple, « I am swamped » où « le marécage » témoigne de notre trop-plein de travail), il n’en faut pas plus pour réduire la merveilleuse complexité de ces écosystèmes à des zones naturelles sans attrait ou qui doivent être « domptés ». En cette Journée mondiale de l’eau, instituée par l’Organisation des Nations Unies (ONU), la Fondation du Mont-Saint-Bruno prend un moment de pause pour observer de plus près tous les services que ces milieux humides nous rendent et les particularités des tourbières du mont, soit la tourbière de Saint-Bruno et la tourbière du lac des Atocas.

Tourbière de Saint-Bruno
La tourbière de Saint-Bruno (© Bryan S. Osborne)

Une tourbière, qu’est-ce que c’est ?

Éricacées en fleur
Airelle (ou bleuet) en corymbe en fleur dans la tourbière de Saint-Bruno(© Tanya Handa)

Les tourbières sont un type de milieu humide riche en matière organique qui s’accumule plus vite qu’elle ne se décompose. Il en résulte un étagement de tourbe qui peut atteindre, en moyenne, de 3 à 5 mètres d’épaisseur. Les espèces végétales qui y poussent varient grandement en fonction de la nature de la tourbière et de son niveau d’humidité. Elle peut contenir de la sphaigne, du lichen, mais aussi des arbres comme dans le cas de tourbières boisées.

Au Québec, les tourbières sont généralement divisées en 2 grandes catégories : les tourbières ombrothrophes et les tourbières minérothrophes. La différence entre ces deux types réside essentiellement dans leur approvisionnement en eau.

Tourbière ombrotrophe

Elle est alimentée uniquement par les précipitations ;
Elle est généralement pauvre en éléments nutritifs et son sol est acide ;
Elle est dominée par les sphaignes et les éricacées(ex. rhododendron, myrtille d’Amérique, airelle des bois, etc.) ;
Elle peut contenir des mares ;
Elle se situe plutôt au nord du Québec, comme au Lac‑Saint‑Jean, à la Baie‑James et en Côte‑Nord.

Tourbière minérotrophe

Elle est alimentée par les précipitations et par les eaux de ruissellement ou souterraines ;
Elle est plus riche en nutrimentsque latourbière ombrotrophe, donc sa végétation est généralement plus diversifiée (mousses, herbacées, arbustes, arbres) ;
Elle est souvent située au bas de pentes, dans des dépressions de terrain ou près de cours d’eau.

À ces deux types de tourbière, il est possible d’inclure une sous-catégorie, celle de la tourbière boisée qui est occupée par des arbres capables de s’adapter aux sols pauvres et mal drainés.

Les tourbières au mont Saint-Bruno

La Montérégie a subi d’importantes pertes de milieux humides au fil des ans, mais l’un des écosystèmes les plus remarquables qui subsistent est la tourbière ombrotrophe de Saint-Bruno. Alimentée exclusivement par les précipitations, cette tourbière se distingue par son caractère rare dans la région et par sa grande superficie, intégrée parmi les milieux humides prioritaires identifiés lors de l’inventaire municipal de 2016.

Au cœur d’un secteur naturel de 90 hectares, la tourbière couvre 19 hectares et présente une structure arbustive homogène, dominée par le rhododendron du Canada, dont la floraison rose tardive au mois de mai offre un spectacle naturel grandiose. Selon la Sépaq, on y retrouve également plusieurs espèces végétales typiques des tourbières acides, telles que l’airelle en corymbe, l’aronia noir, le kalmia à feuilles étroites, la cassandre calyculée, ainsi que quelques îlots de némopanthes mucronés formant de petits bosquets.

Contrairement à d’autres types de milieux humides, les plantes herbacées et les cypéracées y sont presque absentes, renforçant l’identité écologique particulière de ce milieu. La bordure de la tourbière est quant à elle dominée par une ceinture de bouleaux gris, accompagnée de peupliers faux-trembles, d’érables rouges, de cerisiers de Pennsylvanie, ainsi que de quelques pins blancs et mélèzes. Cependant, dans les dernières, cette tourbière est menacée considérablement par l’invasion d’une espèce exotique envahissante: le nerprun bourdaine.  En raison de sa valeur écologique, sa rareté et de sa connectivité directe au mont Saint-Bruno, la conservation de cette tourbière devrait être une priorité.

Carte milieux humides Saint-Bruno
Carte 2, « Localisation des secteurs », dont les milieux humides et la tourbière de Saint-Bruno
(Plan de conservation des milieux humides et autres milieux naturels de la Ville de Saint-Bruno-de-Montarville, 2016, p.18).

La tourbière du lac des Atocas

La tourbière du lac des Atocas, bien que moins impressionnante en taille que la tourbière de Saint-Bruno, est exceptionnelle pour la qualité de sa biodiversité. En effet, lors d’un inventaire réalisé en 2012, le parc national du Mont Saint-Bruno a recensé la présence d’une espèce rare de libellule, d’un bleu vibrant, et longue de six centimètres : l’aeschne des nénuphars (Rhionaeschna mutata). La tourbière boisée a l’avantage de permettre aux larves de s’épanouir sans craindre les poissons, alors que les adultes peuvent profiter de la forêt avoisinante pour maturer.

Pour en savoir plus

Aeschne des nénuphars (Rhionaeschna mutata)
Aeschne des nénuphars (Rhionaeschna mutata) (©Sépaq)

Quand les tourbières nous rendent de fiers services

Les tourbières constituent des habitats essentiels pour de nombreuses espèces locales et régionales, parfois en situation précaire, et jouent un rôle crucial dans la fourniture de services écologiques indispensables. Outre l’incroyable biodiversité qu’elles renferment – elles sont le repaire de nombreux oiseaux et amphibiens, par exemple –, les tourbières sont aussi des championnes de la séquestration du carbone comme le démontrent des travaux de la géographe de l’UQAM, Michelle Garneau. Alors qu’elles ne recouvrent que 3% de la planète, les tourbières stockeraient l’équivalent de 600 gigatonnes de carbone. A contrario, leur exploitation ou destruction relâche énormément de gaz à effet de serre dans l’atmosphère qui contribuent au réchauffement climatique. 

Les tourbières jouent également un rôle clé dans la régulation hydrique : « Un mètre carré de mousse de sphaigne de 20 centimètres d’épaisseur peut retenir 72 kilogrammes en eau, en perdre 57 par évaporation et puis tout regagner par la suite lorsqu’il pleut. (Actualités UQAM) ». Ces milieux humides contribuent donc à diminuer des risques d’inondations – particulièrement en cas de précipitations soudaines et importantes – et peuvent libérer de l’eau lors de période de grande chaleur et de sécheresse.

Les tourbières malmenées

Comme pour l’ensemble des milieux humides, les tourbières sont soumises à de multiples pressions qui compromettent leur intégrité écologique et elles sont impactées par les changements climatiques. Si le réchauffement planétaire permet aux tourbières nordiques de connaître une expansion, celles du sud du Québec sont malmenées par les périodes de sécheresses et de chaleur intense prolongée vécues lors des dernières saisons estivales. 

Parmi les autres facteurs de pression, on retrouve le drainage des terres agricoles, qui provoque l’assèchement progressif des milieux humides et la perte de leurs fonctions écologiques essentielles. La prolifération des plantes exotiques envahissantes est aussi une préoccupation importante pour la tourbière de Saint-Bruno, alors que la présence accrue de nerprun et de roseau commun (le phragmite) entraîne une dégradation marquée de ces écosystèmes. Ces plantes exotiques envahissantes dominent rapidement l’espace, modifient les conditions hydriques et nuisent aux espèces indigènes. À cela s’ajoute la surabondance du cerf de Virginie qui limite la régénération de la végétation sensible, ce qui affaiblit encore davantage la résilience naturelle de ces milieux.

Nerprun bourdaine dans le tourbière de Saint-Bruno
Nerprun bourdaine dans la tourbière de Saint-Bruno (© Tanya Handa)

Quel avenir pour la tourbière de Saint-Bruno ?

La Fondation du Mont-Saint-Bruno suspecte que depuis les dernières caractérisations de la tourbière en 2016, l’état de celle-ci s’est considérablement dégradé. Pour freiner cette dégradation et, selon son état, pour envisager une réhabilitation, une approche concertée est essentielle. Une stratégie consisterait à rallier les efforts des organismes environnementaux et des intervenants gouvernementaux de la région, afin de coordonner les actions et maximiser l’impact des mesures de conservation. Au nombre des actions prioritaires pourraient figurer l’établissement d’une collaboration de recherche pour mettre à jour la caractérisation du secteur de la tourbière Saint-Bruno, afin de mieux comprendre son fonctionnement, déterminer les facteurs à l’enrayement de sa dégradation et de possibles pistes de réhabilitation.

Pour en savoir plus

Pour en apprendre davantage sur les tourbières, vous pouvez consultez ces quelques hyperliens complémentaires :
– Le Guide des milieux humides du nord du Québec par images satellites, Ministère des Ressources naturelles et de la Faune, Québec (2012).
– « Le secret des tourbières », Découverte, Radio-Canada (2024).
Les Tourbières du Canada, Fédération Canadienne de la faune (2013).